Récits
| Titre | Corps | Date | Actions |
|---|---|---|---|
| Dialogue 001 | Oui, tu as tout à fait raison, c'est vrai : je suis resté longtemps dans ce groupe de rock médiocre. J'ai même quelques circonstances aggravantes : au début, j'étais celui qui fournissait toute la base du répertoire, textes et musiques. Forcément, à ce moment-là, j'étais le seul avec quelques habitudes d'écriture et, surtout, je connaissais l'essentiel des accords utiles pour la guitare. L'autre guitariste, celui qui faisait tous les solos et le chant, suivait mes indications, c'était largement suffisant. Et côté basse, je refilais toutes les lignes à Pascal qui les apprenait avec beaucoup de sérieux. Le batteur ? lui, il se débrouillait tout seul, Personne arrivait à le cadrer. Il jouait et il oubliait. Jusqu'à la prochaine. [Un chien interrompit le fil du souvenir, un cleps à moitié gris qui déboula l'oreille dressée, aboyant gaiement. Comme toujours, l'innocence de ce type d'être éclaira la scène. Peut-être eut il l'impression de déranger, alors il se remit à courir, ailleurs. Ce courant d'air permit aux verres de se remplir à nouveau. Les yeux des deux types attablés piquaient de fatigue et celui qui racontait se leva pour déplier ses jambes, quelques étirements, puis se rassis sur le banc.] Tu disais nous avoir suivi pendant presque 12 ans ! Tu exagères un peu. Cela n'a pas duré si longtemps. Il y a eu d'abord environ trois années de n'importe quoi. On débroussaillait un terrain totalement inconnu que nous n'étions pas du tout sûrs de vouloir vraiment découvrir. On pensait à beaucoup de choses en même temps, tout en vrac. La musique - comme faux synonyme de ce que l'on appelait 'rock' à l'époque - n'était qu'un élément pris dans la confusion générale, un accessoire parmi d'autres. Cela nous aidait à prendre cette indécrottable pose d'adolescent gauchisant à la cool. ça existe toujours aujourd'hui ! C'était à nos yeux le déguisement le plus désirable qui soit. C'était ça qui prenait toute la place. Il ne s'agissait même pas de jouer la révolte. Tout ce cirque des années 60 était déjà au placard. Nous, on naviguait à vue, complètement à la ramasse. La tête vide à un point ! Tu ne peux pas imaginer ! Enfin, si. Je suppose que tu devais être à peu près dans le même état, avec quelques années de retard... Je te donne un exemple de ce qui se passait : on cherchait à intégrer une fille dans la bande. Pourquoi ? On sait bien pourquoi, on s'en doute. Mais, finalement on en a jamais trouvé une. Les quelques laborieux essais ont été tout simplement pathétiques. C'est le chanteur, comme d'habitude, qui attirait les candidates dans le guet-apens : "Tu sais jouer d'un instrument ? Non ? Tu sais danser ? OK. Tu veux chanter ? On verra. Et question 'fringues, look', tu as des idées ?" Ces quelques auditions (si on peut appeler cela des auditions) n'ont jamais rien donné. Je crois qu'inconsciemment au fond, on préférait rester entre nous. Nous étions totalement incapables de supporter la présence de quelqu'un qui aurait pu nous dire nos quatre vérités ou constituer involontairement un reflet de l'état grotesque de notre aventure. Dès qu'une fille était dans le studio, on ne jouait plus vraiment, quelque chose interférait avec l'ensemble, un peu comme une L.F.O. modulant la résonnance d'un filtre, si tu vois ce que je veux dire, non? Bref, aucune de ces nouvelles sirènes recrutées à la va-vite n'a tenu sa place plus de deux ou trois répétitions. Aucune a été jusqu'à participer à un concert. Aucune. Tout cela n'avait servi qu'à faire diversion. Pareil avec les soirées passées à chercher un nom pour le groupe. Un grand classique. Plus on se prenait la tête avec ce genre de sujet entre nous et moins on faisait face au réel de notre situation. Pas très brillant. Pas de véritable envie. Je crois que nous n'avions pas la foi pour ce genre de truc. Bon, ceci dit, il fallait quand même bien apprendre un minimum à maîtriser nos instruments respectifs. Moi, j'aimais ça, je pratiquais la guitare plusieurs heures par jour. Vraiment. Je suis même passé par le conservatoire et par des cours particuliers. J'achetais des bouquins pour comprendre l'harmonie, le blues... des partitions, des tablatures. J'étais à fond. | 22/03/2026 | Voir |
| Dialogue 002 | [Un parc après la pluie. Les passants sont rares. Les genêts couvrent les monticules. Le rendez-vous s'était arrangé à la dernière minute. Le plus jeune des deux types mit en route son dictaphone de poche mais cela ne commença pas avec une question.] Tu sais: la femme avec laquelle je vis ne me croit pas. Elle ne croit pas à cette histoire d'interview et j'avoue qu'elle arrive à me faire douter. Tu te souviens : tout de suite, je t'ai dit que ton projet n'avait aucun sens. Il n'y a pas dans ce monde un média qui sera intéressé par ce truc. Jamais. Tu n'es pas idiot, tu le sais. Mon parcours n'a aucun intérêt pour qui que ce soit. Je n'ai pas même droit au statut d'ancienne vedette qui pourrait susciter cet effet voyeuriste qui consiste à jouir des effets de l'âge sur une gueule connue, les fameux coups de pelle ! Qui ça ? P.? On le croyait mort ! Même pas, on s'en contrefout complètement ! On ne sait pas qui c'est ce P. ! La vérité, c'est que groupe n'a jamais vraiment réussi quoi que ce soit de sérieux dans le showbiz. Même après mon départ. Quelques tournées, tout au plus, dans des salles petites ou moyennes, rarement pleines, et dans des festivals de seconde classe. Vraiment, rien d'impressionnant. Et je ne parle pas des enregistrements ! Nos disques (on disait comme ça à l'époque) ne se sont jamais vendus. Lorsque j'ai quitté le groupe, c'est vrai qu'il y a eu cette inespérée signature de contrat avec un label et que deux ou trois titres ont bien été poussés dans les rayonnages, un peu de visibilité mais cela n'a jamais donné lieu à des cartons. Non, ton intérêt pour tout ça est particulier. A part, le fait que tu as toujours été présent pas très loin du groupe, parmi les amis, les connaissances, il n'y a rien qui peut justifier ta démarche 'professionnelle' d'aujourd'hui. C'est mort ! D'ailleurs, je suis sûr que tu n'écoutes plus cette musique depuis très, très longtemps. As-tu seulement eu le courage nécessaire, après nos retrouvailles et le début de ton projet, de retrouver des enregistrements et t'infliger la punition de les réécouter ? Je suis sûr que non. ... J'en était sûr ! [Comme la pluie revenait sur ses pas, les deux personnages toujours anonymes durent quitter les lieux. Une mère courait après un enfant qui visait en tireur d'élite chacune des flaques d'eau sablonneuse de l'allée. Ce champion n'en rata aucune jusqu'à la grille. Plus loin, de l'autre côté du trottoir, un bus faisait obstacle à la traversée du boulevard et ralentit les deux hommes dans leur élan pour s'abriter dans une brasserie de la place.] Tu connais Artaud ? "les cafés pépiant de crimes déracinent les avenues." ... Tu n'as pas tord : à une époque, Artaud avait pris toute la place dans ma tête mais cette histoire d'envoûtement tient la route, tu sais, c'est du solide... Bref, qu'est-ce que je disais ? Oui, toi et ta petite idée, vous êtes partis pour aller direct dans le mur. De mon côté, pas de problèmes : j'ai tout mon temps. Je gère ce temps qui me reste sans grosse contrainte. Aucune pression. Et ce n'est pas nouveau : je n'ai jamais vraiment eu de pression de ce genre sur le dos. C'est ma liberté à moi. Mais toi, c'est ton boulot, non? Tu dois rédiger des trucs intéressants, des livrables à facturer. Alors je ne comprends pas que tu insistes dans cette voie. C'est une impasse. Il n'y a rien à gratter ! Ou alors, tu as autre chose derrière la tête. Tu es écrivain, je dois me méfier de ton Parker. | 22/03/2026 | Voir |
| Dialogue 003 | [Après une balade à pied, seul, volontairement rallongée, ralentie de détours, dans le but assez vague de rentrer chez lui, faute de mieux, P., celui qui est censé répondre aux questions de l'autre, essuie ses semelles sur le paillasson de l'immeuble. Il renonce au minuscule ascenseur coincé dans la cage d'escalier à l'origine déjà très étroite et commence une montée des marches jusqu'au troisième niveau. Il pense à Kafka, le Kafka un peu songeur, à l'affut de "la moindre chose digne de réflexion" dans l'escalier qui le menait chaque soir à sa chambre. En désespoir de cause et faisant comme s'il habitait lui aussi Prague, P. finit par ouvrir en grand une fenêtre, histoire de vérifier si, par hasard, le kiosque à musique du parc ne diffusait pas encore quelque chose, en cette fin d'après-midi. Mais, non, rien. Pas une note. Seulement les bruits transparents de la rue.] Ce type, cet écrivain ne laisse rien passer. Il m'a repris sur Artaud et pourrait bien rapidement faire la même chose avec mon obsession Kafka. C'est là que l'on voit mon amateurisme. Ce type va me manger tout cru, il remarquera vite cette culture littéraire de seconde main, mal digérée, qui est la mienne. Il ne faut pas que je joue à ça avec lui, il ne me ratera pas. Bien sûr, ce n'est pas vraiment le sujet, c'est même hors sujet. Cela ne devrait pas entrer en ligne de compte, sauf éventuellement s'il commençait à se pencher sur mes textes. Là, par contre, pas besoin de jouer longtemps les détectives. Ce serait facile pour lui de détricoter tout ça. Mais pourquoi, diable, devrait-il s'y intéresser ? Je suis surement en train de me faire un film avec que dalle. Par contre, ce qui me pose un vrai problème, c'est que je ne crois pas un seul instant à son bla-bla sur son besoin de documentation pour un article, un programme, je ne sais quoi. C'est cousu de fil blanc. Qu'est-ce qu'il cherche ? ... Tiens, oui, c'est une bonne idée : je vais appeler Thierry. Il a peut-être eu aussi la visite du pelo. Ce serait logique. | 23/03/2026 | Voir |
| Dialogue 004 | Comment ça, il n'a pas de téléphone ?! Tu rigoles. Le seul moyen de le joindre, c'est d'aller sur place ? où ça ? Jamais entendu parler. C'est à côté d'Issoire ? Bon, OK. Merci. Envoie moi l'adresse complète par SMS s'il te plaît. [Ainsi, le carnet de poche de P. reçut une nouvelle note assez maigre, information possiblement obsolète concernant Thierry, premier fantôme à ressurgir. Puisqu'il n'avait pas de téléphone, cela voulait surement dire que M. l'écrivain n'aurait pas, lui non plus, le courage de faire le déplacement. Il n'y avait pas a priori de véritable nécessité à s'imposer un tel périple, une telle corvée. Cette piste fut donc momentanément abandonnée et P. s'obligea plutôt à revenir aux questions qui lui avait été posées cet après-midi. Elles avaient été peu nombreuses. C'est plutôt lui qui avait parlé tout seul. Un défaut clairement identifié et qu'il n'avait jamais réussi à corriger, une espèce d'emballement, de fébrilité, comme un larsen de questions/réponses qui s'imposait et dont il avait le plus grand mal à contrôler les effets. C'était fatiguant pour tout le monde, agaçant.] Je ne vois pas où il veut en venir. Il a l'air pressé. Il m'a demandé s'il était possible de se retrouver à nouveau dès ce soir. J'ai eu l'impression qu'il voulait que je l'invite ici à la maison. Il n'en est pas question bien sûr. Tu imagines ? Non, je lui ai dit de me rappeler. On verra ça par téléphone. Je n'ai pas envie de ressortir. D'un autre côté, ce truc me tourne dans la tête, je n'arrive pas à penser à autre chose. Qu'est-ce que t'en dis ? [Cathy, assise sur le bord d'un fauteuil, renonça un instant à sa lecture - un livre étrange, en français et en hébreu, quelque chose d'indéchiffrable avec de la calligraphie très élaborée. Une couverture sobre. Pas de cuir, une édition courante. Elle parlait avec calme et avec une touche d'amusement. Elle semblait marcher sur des œufs. Depuis quelques temps, P. multipliait les moments d'absence, de décrochage. Des conversations qui s'interrompaient par surprise. Des siestes. C'était nouveau : jamais auparavant il ne faisait de sieste l'après-midi avant le retour au travail. Maintenant, c'était de plus en plus fréquent. Il en revenait les yeux fripés, le dos rond et il avait besoin d'un bon quart d'heure pour parler, bouger, quitter une pièce pour une autre. Ce changement était apparu il y a 7 à 8 semaines et puis, cet écrivain, ce monsieur M., était arrivé dans le tableau, un peu comme s'il avait été à l'affut de quelque chose. Cathy y voyait une trouble coïncidence.] Oui, je le connais. Il faisait partie du petit monde qui tournait autour du groupe au début des années 80. Il est un peu plus jeune que moi. Je crois qu'il était proche de la fille de Schinn, le batteur. Pas sûr. En tous cas, il ne passait pas inaperçu. Tu verras : il est très grand, il est resté filiforme, avec les oreilles disproportionnées et je me souviens qu'il était végétarien ce qui était rarissime à l'époque. On pouvait se demander ce qu'il faisait avec nous. Ça ne collait pas. Il gardait toujours une certaine distance. Ce type nous intriguait en fait. Il faisait des apparitions de manière irrégulière, sans jamais dire grand chose. Ah, si ! Je me rappelle qu'un soir, il s'était lancé dans une lecture de quelques textes qu'il avait écrits. Cela le taraudait déjà visiblement. Bon, ce soir là, tout le monde était un peu dans les vapes, moi y compris qui, pourtant, ne touchait que très rarement au chichon. Mais comme ses textes, si je me souviens bien, étaient plutôt du genre ésotérique, fantastique, un peu barré, cela ne dénotait pas avec l'ambiance générale du moment, au contraire. ... Non, je ne l'avais pas revu depuis... plus de trente ans. Je n'ai pas reconnu sa voix au téléphone quand il m'a appelé, il y a 3 jours et j'ai eu du mal à me souvenir de lui pendant quelques minutes. Par contre, tout à l'heure, au parc, je l'ai reconnu tout de suite. Son visage a vieilli bien sûr mais son allure est restée la mienne. Il m'est apparu comme le Génie est apparu au Prince : "De sa physionomie et de son maintien ressortait, etc." Bon, la comparaison s'arrête là. On n'est pas dans un conte à la Rinbo. Faut pas pousser. [Juste à ce moment-là (comme dans un conte à la Rinbo), le téléphone sonne, évidemment. Les signes s'agitent quand les paroles provoquent le réel. Ils veulent forcer la magie à prendre la main contre le rationnel.] C'est lui! J'en suis sûr! Décroche ! ... Non, M., tu me déranges pas. C'est un peu tard pour ressortir. Cela fait bien longtemps que j'ai pris l'habitude de me coucher avec les poules. Tu es où? Oui, je sais où c'est. OK, ce n'est pas trop loin. J'arrive. A tout de suite. | 24/03/2026 | Voir |
| Dialogue 005 | [ Une nuit tiède, sans pluie, sans trop de circulation. C'est presque calme dans ce quartier Porte de Versailles. P. a du marcher une dizaine de minutes et il y a pris un vrai plaisir. Pourquoi ne prenait il plus le temps de faire ce genre de balade? Peut-être un signe parmi d'autres d'un certain relâchement, une fatigue qui s'installe peu à peu. Mais cette petite marche semblait dire : le monde n'est peut-être pas si désespérant. La chute n'est peut-être pas si flagrante et, finalement, l'air reste respirable. P. eut donc le temps de s'étonner de ces quelques sensations contre-intuitives pendant ce court trajet. Il arriva apaisé au rendez-vous et entra dans le restaurant qui n'avait pas fini le dernier service. M. était au fond de la salle. Il avait fini de manger, buvait son café. La table avait été débarrassée, proprement désenmiettée. P. s'asseyait en serrant la main de l'écrivain pour la deuxième fois de la journée.] Ah, tu vas enregistrer? Les choses sérieuses commencent et, visiblement, tu n'as pas pris en compte ce que je t'ai dit cet après-midi. Tu insistes, tu t'obstines, tu n'as pas peur du risque d'anéantissement mutuel! ... Ok, alors ta première question, c'est ça? Tu veux commencer par la fin? Comme tu voudras : j'ai quitté le groupe de manière tarabiscotée. On venait de terminer un concert, la première partie de Bijou, dans une espèce de MJC en grande banlieue, je ne sais plus exactement où. Cela s'était plus bien passé. Le public nous avait laissé jouer jusqu'au bout de nos trois quarts d'heure. Ce n'était pas un triomphe mais notre musique dégageait quelque chose d'un peu solide, de sérieux. Bref, on était plutôt content. On va s'affaler sur les canapés défoncés des "loges". On boit un coup, on range les instruments dans leur caisse. Un type entre dans la pièce et Thierry va directement l'accueillir, sans une hésitation. Moi, je ne le connais pas. Je n'y fais pas particulièrement attention. Schinn me parle d'une intro que l'on a plantée. Il me demande si l'enchaînement de certains morceaux n'est pas à revoir. Il aime débriefer tout de suite après avoir joué. C'est un anxieux, il a besoin de valider ou d'invalider ses sensations. De mon côté, c'est plutôt l'inverse, le genre 'c'est fait, c'est fait', on verra plus tard s'il y a des leçons à tirer. Je réponds à Schinn, je reste dans le vague mais comme il parle surtout à lui-même, cela lui convient et me ressert un grand verre de flotte tiède. Thierry et son invité s'approchent de nous. Il me présente à lui et je remarque qu'il ne fait pas la même chose avec Schinn. Je me rends compte que Schinn et l'invité mystère se connaissent déjà. Comme ils ne se serrent pas la main, j'imagine qu'ils se sont déjà croisés plus tôt dans la soirée. Alors qui c'est, ce type ? Il est un peu plus vieux que nous, un peu mieux habillé. Il sent un mélange de tabac et d'herbe, un peu l'alcool aussi mais il n'est pas bancal. Il est calme, un peu rieur. Thierry finit par cracher le morceau : ce type est notre nouvel agent ! Il est de DreamRecords et nous a trouvé vraiment formidable ce soir ! Comment ça : notre nouvel agent!? Qu'est ce que c'est que cette histoire? Première nouvelle? Schinn, tu étais au courant? Oui !? Thierry rame pour m'expliquer pourquoi j'ai été tenu à l'écart du deal, qu'il fallait faire vite, que, je cite : en ce moment, c'est difficile de parler du groupe avec moi, ceci cela... Et c'est l'invité, mon nouvel agent, qui finit par venir à son secours en disant que c'était aussi de sa faute, qu'il n'avait pas été très dispo ces derniers jours mais qu'il voulait se rattraper, bla-bla et re-bla-bla-bla. Bon, il y a un certain malaise qui s'installe mais, heureusement, personne n'a (encore) bu, personne n'a (encore) fumé, en tous cas, pas trop donc il y a comme une volonté commune et raisonnable de ne pas envenimer le choses. Ce qui me vient spontanément, c'est de demander à ce que l'on se parle entre nous, je veux dire, entre membres du groupe. J'appelle Pascal et je constate que, comme Schinn, il est au courant de la situation. Je me sens d'un coup totalement isolé dans cette affaire. Je fais ma proposition de discussion mais visiblement cela ne rencontre pas l'enthousiasme général. Le malaise gagne un ou deux points, Thierry reprend la parole et tente de noyer le poisson : ce n'est pas le bon moment, il faut que l'on vide les lieux pour laisser la place à Bijou, l'organisateur nous l'a expressément demander, ce sera mieux de reparler de tout ça à tête reposée, etc. Donc, au final, pas d'explication entre quatre yeux. On ne crèvera pas l'abcès ici et maintenant. OK. Mais très bizarrement, je me rends compte que ma réaction est étrange : je ne suis pas du tout en colère. Cela me surprend moi-même. J'ai même l'impression de surjouer le mécontentement. Je devrais me sentir vexé un minimum. Quelque chose d'important pour le groupe a été orchestré dans mon dos. Je suis mis devant le fait accompli. Qu'est ce que cela veut dire? Je devrais être intérieurement en ébullition, piqué au vif. Je suis du genre timide-vaniteux. Je le sais. Mais, au contraire, j'ai presque le sentiment de me forcer dans l'attitude du gars qui aurait été trahi ou, a minima, qui aurait été pris pour un con. Bon, il ne restait plus qu'à quitter les lieux. Pascal propose à tous (il y a bien 6 ou 7 personnes, proches du groupe, présents avec nous) de se retrouver dans un café qui ferme tard et où nous avons nos habitudes après chaque concert. Je ne dis rien. Je prends ma guitare, mon flight case, mon écharpe; je mets le tout dans la R5 et je rentre chez moi directement. | 26/03/2026 | Voir |
| Dialogue 005B | [ Une nuit tiède, sans pluie, sans trop de circulation. C'est presque calme dans ce quartier Porte de Versailles. P. a du marcher une dizaine de minutes. Pourquoi ne prenait il plus le temps de faire ce genre de balade? Signe parmi d'autres d'un certain relâchement, d'une fatigue qui s'installe en profondeur. Mais le signal est claire : l'air d'ici reste respirable. P. arriva presque apaisé au rendez-vous. Il entra dans ce restaurant dont le dernier service n'était pas terminé. M. attendait au fond de la salle. Il finissait son café. La table avait été débarrassée, proprement désenmiettée. P. serra la main de l'écrivain pour la deuxième fois de la journée et prit place face à lui.] Tu enregistres sur le portable? Les choses sérieuses commencent. Donc, tu insistes, tu t'obstines, tu ne tiens pas compte de ce que je t'ai dit cet après-midi, du risque d'anéantissement mutuel! D'accord, c'est parti! ... Ok, alors ta première question, c'est ça : tu veux commencer par la fin? Pourquoi pas. Allons y. J'ai quitté le groupe de manière assez banale en fait. On venait de terminer un concert, une première partie de Bijou, un groupe oublié mais qui tournait beaucoup à ce moment-là. Une MJC en grande banlieue, je ne sais plus exactement où. On n'avait pas fait un triomphe mais on proposait quelque chose d'un peu solide, de sérieux. Le public avait joué le jeu et nous avait laissé jouer jusqu'au bout de nos trois quarts d'heure sans trop nous emmerder. Bref, on était plutôt content. On sort de scène et on va direct s'affaler sur les canapés défoncés des "loges". On boit un coup, on range les instruments dans leur caisse. Il y a une quinzaine de personnes dans la pièce, pas mal de bruit. Un type entre dans la pièce et Thierry va directement l'accueillir, sans une hésitation. Moi, je ne le connais pas, ce type. Je n'y fais pas particulièrement attention. Schinn me prend gentiment la tête à propos d'une intro que l'on a plantée. Il me demande si l'enchaînement de certains morceaux n'est pas à revoir. Il aime débriefer tout de suite après avoir joué. C'est un anxieux rétroactif, il a besoin de valider ou d'invalider ses sensations. De mon côté, c'est plutôt l'inverse, le genre 'c'est fait, c'est fait', on verra plus tard s'il y a des choses à changer. Thierry et son invité s'approchent de nous. Il me présente à lui et je remarque qu'il ne fait pas la même chose avec Schinn. Je me rends compte que Schinn et cet invité mystère se connaissent déjà. Comme ils ne se serrent pas la main, j'imagine qu'ils se sont déjà croisés plus tôt dans la soirée. Alors qui c'est, ce type ? Il est un peu plus vieux que nous, un peu mieux habillé. Il sent un mélange de tabac et d'herbe, un peu l'alcool aussi mais sans plus. Il est calme, un brun rieur. Thierry finit par cracher le morceau : "Je te présente notre nouvel agent ! Il est de DreamRecords." Comment ça : notre nouvel agent!? Qu'est ce que c'est que cette histoire? Première nouvelle? Schinn, tu étais au courant? Oui !? Thierry rame pour m'expliquer pourquoi j'ai été tenu à l'écart du deal, qu'il fallait faire vite, que, je cite : en ce moment, c'est difficile de parler du groupe avec moi, ceci cela... Et c'est finalement notre nouvel agent, qui finit par venir à son secours en disant que c'était aussi de sa faute, qu'il n'avait pas été très dispo ces derniers jours mais qu'il voulait se rattraper, bla-bla et re-bla-bla-bla. Bon, un certain malaise s'est installé mais, heureusement, personne n'a (encore) bu, personne n'a (encore) fumé, en tous cas, pas trop donc il y a comme une volonté commune, un accord tacite pour ne pas envenimer le choses. Mais il faut quand même avancer un peu. Je demande à ce que l'on se parle entre nous, pour faire le point, je veux dire, entre membres du groupe. J'appelle Pascal et je constate que, comme Schinn, il est au courant de la situation. Je me sens d'un coup totalement isolé dans cette affaire. Je réitère ma proposition de discussion mais visiblement cela ne rencontre pas vraiment l'enthousiasme général. Le malaise gagne un ou deux points, Thierry reprend la parole et tente de noyer le poisson : ce n'est pas le bon moment, il faut que l'on vide les lieux pour laisser la place à Bijou, l'organisateur nous l'a expressément demander, ce sera mieux de reparler de tout ça à tête reposée, etc. Donc, au final, pas d'explication entre quatre yeux. On ne crèvera pas l'abcès pour le moment. OK. Bizarrement, je ne suis pas vraiment en colère. Cela me surprend moi-même. J'ai même l'impression de surjouer le mécontentement. Je devrais me sentir vexé un minimum. Quelque chose d'important pour le groupe a été orchestré dans mon dos. Je suis mis devant le fait accompli. Qu'est ce que cela veut dire? Je devrais être intérieurement en ébullition, piqué au vif. Je suis du genre timide-vaniteux. Je le sais. Mais, au contraire, j'ai presque le sentiment de me forcer dans l'attitude du gars qui aurait été trahi ou, a minima, qui aurait été pris pour un con. Bon, il ne restait plus qu'à quitter les lieux. Pascal propose à tous (il y a bien encore 6 ou 7 personnes, proches du groupe, présents avec nous) de se retrouver dans un café qui ferme tard et où nous avons nos habitudes après chaque concert. Je ne dis rien. Je prends ma guitare, mon flight case, mon écharpe; je mets le tout dans la R5 et je rentre chez moi directement. | 29/03/2026 | Voir |
| Dialogue 006 | Au cours des jours suivants - vaniteux -, je n'allais prendre aucune initiative. J'attendais que les autres membres du groupe viennent d'eux-mêmes faire allégeance, en rang d'oignions, en rois mages, la queue entre les jambes, les pieds trébuchant dans le tapis. Mais, rien. Pendant deux, trois, six jours ! Même pas Schinn, la bonne âme du groupe ! Pas un coup de fil, rien. Alors, je pris ma décision : la fuite invisible. Quelques affaires dans le coffre de la R5 avec une guitare, un ou deux bouquins, cahier, crayons... et quelques heures plus tard, je me retrouve recroquevillé en boule dans mon terrier kafkaïen en bord de mer, sur la côte d'Opale. | 28/04/2026 | Voir |
| Littérature | La sociologie jappe au croisement du texte. Il n'y a rien à mesurer donc pas de valeur donc pas d'équations donc pas de valeur. Elle apporte son pique-nique d'études, des chiffres dans du papier d'alu, dans des sachets plastiques, tout propres, tout lisses, les cuisses grandes ouvertes pour toutes les hypothèses légitimes puisqu'élaborées en colonnes vertébrales chiffrées. Des cotons-tiges ont ramassés des traces. Toutes les empreintes du réel (du vrai) ont été scannées et épinglées dans leur fiche numérique. C'est beau comme un cimetière de papillons crucifiés au mur. On peut énumérer des tas de couleurs et de formes, tout ça en latin universitaire. Ces rapports, ces modes d'emploi, ces descriptions, ça a une autre gueule que la littérature, ça tient la route, la vraie pas la "route hydraulique motrice" de mes deux ! On respire entre nous, entre agents raisonnables, bardés de preuves et lardés de diplômes. Toi, tu écris sur des cahiers d'école primaire, tu griffonnes ton n'importe quoi. Nous allons t'écraser si, d'aventure, tu ne t'en chargeais pas toi-même. | 18/03/2026 | Voir |
| Ne retenez pas mon nom. | Il se pourrait que l'on vienne me chercher. Mon odeur a troublé les chiens, ils virevoltent dans la cité en bandes ordonnées. Tu as beau préféré les papillons, aucun argument n'est plus légitime. La situation est sourde et, depuis longtemps, a définitivement donné l'exclusive priorité aux yeux. Les nuances ont été dissipées comme s'il s'agissait de mauvaises herbes, de champignons vaguement hallucinogènes. C'est une brume qui a été arrachée du sol par des essaims de tractopelles. Tout a disparu, je ne reconnais plus rien de ce lieu qui maintenant tremblent sous la course des chenilles et des chiens cités plus haut dans le rapport. Par chance, je ne connais pas ma position dans la liste. Cette petite imperfection me laisse comme option d'espérer. J'étire ces instants dans les espaces qui restent à proximité, cela détend mes os et réveillent les pierreries de mes muscles. Enfin, on frappe. | 15/03/2026 | Voir |
| Notes prises | Mes poches sont des carnets dont le régulier remplissage s'effectue dans la cour de l'école, dans mon parking, dans l'arrière-salle de mon gouvernement. A part des cailloux, des étoiles de mer (vraies et fausses), des boutons anciens orphelins pour toujours, c'est vrai : on trouve aussi des papiers en découpe, de petite taille, avec des dessins en texte à l'encre. Indéfectiblement à l'encre car il m'est impossible de trahir le Parker, le doigt greffé qui se recharge. Capture et emprisonnement de mots, plutôt mal organisés dans une logique d'un chaos suprématiste que tous reconnaissent. Cette chasse est penser, marcher et respirer, enfin, je crois. Fameuses chasse, cueillette et pêche qui se baladent toujours dans les vallées, par les monts et qui glissent et se désaltèrent de lac en lac. C'est ainsi : les paysages sapiens ne sont pas si loin mais leur construction en cathédrale a des soucis avec la lumière. C'est souvent le point faible, le blocage de la lunette épaisse par des vitraux pris dans leur étain. | 04/03/2026 | Voir |
| Ondes martelées | S'endormir sur des voix en contrepoint, sifflées par des jeux d'orgues doux et liés en tableaux. De sorte que toutes nos sœurs résonnances accaparent nos élans, préemptent nos désirs comme nos satisfactions éventuelles. Le déchet qu'elles abandonnent correspond à peu près au regret fondamental qui s'autogénère lui-même. Ce regret est un larsen, donc un cousin qu'elles souhaitent maintenir à bonne distance de leur propre famille en vibration. | 05/03/2026 | Voir |
| Reprise sur la braise | Ai-je assez repris mon souffle ? Mes genoux ont pliés sous le frottement entrechoqué des fibres, des os, du sang en bloc. Même si j'ai longtemps refusé de plier, c'était très essentiellement pour mieux prendre la posture de l'idiot avec son 'rire affreux' et sa complaisance. A cette aube, je plie pour de bon et je me 'poste' pour donner un coup de rame plus précis, c'est-à-dire un peu plus humain. J'ai retrouvé la chaleur. Toujours là. Mais qui en a pris soin ? Qui a préservé l'essentiel en mon absence ? Une suite de passants dont il faudrait commencer à s'occuper. Et c'est à moi de le faire, c'est mon tour, même si je ne suis pas prêt pour cela. Je suppose qu'ils ne l'étaient pas non plus lorsqu'il a fallu qu'ils se désignent eux-mêmes, souffle après souffle. Je ne suis pas prêt, je ne suis - sans doute - pas digne du rituel, de l'enjeu mais c'est comme ça que cela fonctionne à la longue. | 24/01/2026 | Voir |
| Vente à la bougie | Au fond s'entreposent les idées. Cela fait comme un bloc - indécis dans sa forme - avec lequel on joue à construire de grands piliers et leurs portiques. Ce minuit, les 'vastes portiques' alignés soutiennent, lampadophores, l'accueil d'armées entières de bougies, véritables grognards sans oreilles à remercier. C'est pour cela que nous avons ce sentiment d'allées, de parcours dans la plaine, de destins parfaitement déterminés en balises en vue de contraindre nos illusions les plus scientifiques, à leur donner leur source vespérale parmi celles qui se trouvent au loin. On y croît dur comme faire à ce chemin, la preuve : nous l'avons déjà parcouru en partie, enfant. Regarde ces racines solides et dominatrices ! Alors on s'y attèle en chevaux de labour et c'est ce bel attelage de fortune que, par timidité, on appelle la vie. Cela reste très hésitant, pas très rassurant bien sûr mais au moins cela permet de faire des projets. Cela permet d'accepter de brûler du temps à écrire des lois, des romans alors que l'idéal serait d'économiser nos forces pour couronner l'humble répétition à l'infini de gammes musicales saisonnières. En boucles. Prend donc ta flûte et souffle ! C'est mieux pour tout le monde. | 14/03/2026 | Voir |
| links | Humour : https://www.youtube.com/shorts/xEahf8NgX3U Justice : Pelicot > https://www.youtube.com/watch?v=cIZjyf9xDQM | 11/03/2026 | Voir |