Détails du récit
Titre
Dialogue 002
Corps
[Un parc après la pluie. Les passants sont rares. Les genêts couvrent les monticules. Le rendez-vous s'était arrangé à la dernière minute. Le plus jeune des deux types mit en route son dictaphone de poche mais cela ne commença pas avec une question.] Tu sais: la femme avec laquelle je vis ne me croit pas. Elle ne croit pas à cette histoire d'interview et j'avoue qu'elle arrive à me faire douter. Tu te souviens : tout de suite, je t'ai dit que ton projet n'avait aucun sens. Il n'y a pas dans ce monde un média qui sera intéressé par ce truc. Jamais. Tu n'es pas idiot, tu le sais. Mon parcours n'a aucun intérêt pour qui que ce soit. Je n'ai pas même droit au statut d'ancienne vedette qui pourrait susciter cet effet voyeuriste qui consiste à jouir des effets de l'âge sur une gueule connue, les fameux coups de pelle ! Qui ça ? P.? On le croyait mort ! Même pas, on s'en contrefout complètement ! On ne sait pas qui c'est ce P. ! La vérité, c'est que groupe n'a jamais vraiment réussi quoi que ce soit de sérieux dans le showbiz. Même après mon départ. Quelques tournées, tout au plus, dans des salles petites ou moyennes, rarement pleines, et dans des festivals de seconde classe. Vraiment, rien d'impressionnant. Et je ne parle pas des enregistrements ! Nos disques (on disait comme ça à l'époque) ne se sont jamais vendus. Lorsque j'ai quitté le groupe, c'est vrai qu'il y a eu cette inespérée signature de contrat avec un label et que deux ou trois titres ont bien été poussés dans les rayonnages, un peu de visibilité mais cela n'a jamais donné lieu à des cartons. Non, ton intérêt pour tout ça est particulier. A part, le fait que tu as toujours été présent pas très loin du groupe, parmi les amis, les connaissances, il n'y a rien qui peut justifier ta démarche 'professionnelle' d'aujourd'hui. C'est mort ! D'ailleurs, je suis sûr que tu n'écoutes plus cette musique depuis très, très longtemps. As-tu seulement eu le courage nécessaire, après nos retrouvailles et le début de ton projet, de retrouver des enregistrements et t'infliger la punition de les réécouter ? Je suis sûr que non. ... J'en était sûr ! [Comme la pluie revenait sur ses pas, les deux personnages toujours anonymes durent quitter les lieux. Une mère courait après un enfant qui visait en tireur d'élite chacune des flaques d'eau sablonneuse de l'allée. Ce champion n'en rata aucune jusqu'à la grille. Plus loin, de l'autre côté du trottoir, un bus faisait obstacle à la traversée du boulevard et ralentit les deux hommes dans leur élan pour s'abriter dans une brasserie de la place.] Tu connais Artaud ? "les cafés pépiant de crimes déracinent les avenues." ... Tu n'as pas tord : à une époque, Artaud avait pris toute la place dans ma tête mais cette histoire d'envoûtement tient la route, tu sais, c'est du solide... Bref, qu'est-ce que je disais ? Oui, toi et ta petite idée, vous êtes partis pour aller direct dans le mur. De mon côté, pas de problèmes : j'ai tout mon temps. Je gère ce temps qui me reste sans grosse contrainte. Aucune pression. Et ce n'est pas nouveau : je n'ai jamais vraiment eu de pression de ce genre sur le dos. C'est ma liberté à moi. Mais toi, c'est ton boulot, non? Tu dois rédiger des trucs intéressants, des livrables à facturer. Alors je ne comprends pas que tu insistes dans cette voie. C'est une impasse. Il n'y a rien à gratter ! Ou alors, tu as autre chose derrière la tête. Tu es écrivain, je dois me méfier de ton Parker.
Date de création
22 mars 2026