Détails du récit

Titre

Dialogue 001

Corps

Oui, tu as tout à fait raison, c'est vrai : je suis resté longtemps dans ce groupe de rock médiocre. J'ai même quelques circonstances aggravantes : au début, j'étais celui qui fournissait toute la base du répertoire, textes et musiques. Forcément, à ce moment-là, j'étais le seul avec quelques habitudes d'écriture et, surtout, je connaissais l'essentiel des accords utiles pour la guitare. L'autre guitariste, celui qui faisait tous les solos et le chant, suivait mes indications, c'était largement suffisant. Et côté basse, je refilais toutes les lignes à Pascal qui les apprenait avec beaucoup de sérieux. Le batteur ? lui, il se débrouillait tout seul, Personne arrivait à le cadrer. Il jouait et il oubliait. Jusqu'à la prochaine. [Un chien interrompit le fil du souvenir, un cleps à moitié gris qui déboula l'oreille dressée, aboyant gaiement. Comme toujours, l'innocence de ce type d'être éclaira la scène. Peut-être eut il l'impression de déranger, alors il se remit à courir, ailleurs. Ce courant d'air permit aux verres de se remplir à nouveau. Les yeux des deux types attablés piquaient de fatigue et celui qui racontait se leva pour déplier ses jambes, quelques étirements, puis se rassis sur le banc.] Tu disais nous avoir suivi pendant presque 12 ans ! Tu exagères un peu. Cela n'a pas duré si longtemps. Il y a eu d'abord environ trois années de n'importe quoi. On débroussaillait un terrain totalement inconnu que nous n'étions pas du tout sûrs de vouloir vraiment découvrir. On pensait à beaucoup de choses en même temps, tout en vrac. La musique - comme faux synonyme de ce que l'on appelait 'rock' à l'époque - n'était qu'un élément pris dans la confusion générale, un accessoire parmi d'autres. Cela nous aidait à prendre cette indécrottable pose d'adolescent gauchisant à la cool. ça existe toujours aujourd'hui ! C'était à nos yeux le déguisement le plus désirable qui soit. C'était ça qui prenait toute la place. Il ne s'agissait même pas de jouer la révolte. Tout ce cirque des années 60 était déjà au placard. Nous, on naviguait à vue, complètement à la ramasse. La tête vide à un point ! Tu ne peux pas imaginer ! Enfin, si. Je suppose que tu devais être à peu près dans le même état, avec quelques années de retard... Je te donne un exemple de ce qui se passait : on cherchait à intégrer une fille dans la bande. Pourquoi ? On sait bien pourquoi, on s'en doute. Mais, finalement on en a jamais trouvé une. Les quelques laborieux essais ont été tout simplement pathétiques. C'est le chanteur, comme d'habitude, qui attirait les candidates dans le guet-apens : "Tu sais jouer d'un instrument ? Non ? Tu sais danser ? OK. Tu veux chanter ? On verra. Et question 'fringues, look', tu as des idées ?" Ces quelques auditions (si on peut appeler cela des auditions) n'ont jamais rien donné. Je crois qu'inconsciemment au fond, on préférait rester entre nous. Nous étions totalement incapables de supporter la présence de quelqu'un qui aurait pu nous dire nos quatre vérités ou constituer involontairement un reflet de l'état grotesque de notre aventure. Dès qu'une fille était dans le studio, on ne jouait plus vraiment, quelque chose interférait avec l'ensemble, un peu comme une L.F.O. modulant la résonnance d'un filtre, si tu vois ce que je veux dire, non? Bref, aucune de ces nouvelles sirènes recrutées à la va-vite n'a tenu sa place plus de deux ou trois répétitions. Aucune a été jusqu'à participer à un concert. Aucune. Tout cela n'avait servi qu'à faire diversion. Pareil avec les soirées passées à chercher un nom pour le groupe. Un grand classique. Plus on se prenait la tête avec ce genre de sujet entre nous et moins on faisait face au réel de notre situation. Pas très brillant. Pas de véritable envie. Je crois que nous n'avions pas la foi pour ce genre de truc. Bon, ceci dit, il fallait quand même bien apprendre un minimum à maîtriser nos instruments respectifs. Moi, j'aimais ça, je pratiquais la guitare plusieurs heures par jour. Vraiment. Je suis même passé par le conservatoire et par des cours particuliers. J'achetais des bouquins pour comprendre l'harmonie, le blues... des partitions, des tablatures. J'étais à fond.

Date de création

22 mars 2026