Détails du récit

Titre

Dialogue 004

Corps

Comment ça, il n'a pas de téléphone ?! Tu rigoles. Le seul moyen de le joindre, c'est d'aller sur place ? où ça ? Jamais entendu parler. C'est à côté d'Issoire ? Bon, OK. Merci. Envoie moi l'adresse complète par SMS s'il te plaît. [Ainsi, le carnet de poche de P. reçut une nouvelle note assez maigre, information possiblement obsolète concernant Thierry, premier fantôme à ressurgir. Puisqu'il n'avait pas de téléphone, cela voulait surement dire que M. l'écrivain n'aurait pas, lui non plus, le courage de faire le déplacement. Il n'y avait pas a priori de véritable nécessité à s'imposer un tel périple, une telle corvée. Cette piste fut donc momentanément abandonnée et P. s'obligea plutôt à revenir aux questions qui lui avait été posées cet après-midi. Elles avaient été peu nombreuses. C'est plutôt lui qui avait parlé tout seul. Un défaut clairement identifié et qu'il n'avait jamais réussi à corriger, une espèce d'emballement, de fébrilité, comme un larsen de questions/réponses qui s'imposait et dont il avait le plus grand mal à contrôler les effets. C'était fatiguant pour tout le monde, agaçant.] Je ne vois pas où il veut en venir. Il a l'air pressé. Il m'a demandé s'il était possible de se retrouver à nouveau dès ce soir. J'ai eu l'impression qu'il voulait que je l'invite ici à la maison. Il n'en est pas question bien sûr. Tu imagines ? Non, je lui ai dit de me rappeler. On verra ça par téléphone. Je n'ai pas envie de ressortir. D'un autre côté, ce truc me tourne dans la tête, je n'arrive pas à penser à autre chose. Qu'est-ce que t'en dis ? [Cathy, assise sur le bord d'un fauteuil, renonça un instant à sa lecture - un livre étrange, en français et en hébreu, quelque chose d'indéchiffrable avec de la calligraphie très élaborée. Une couverture sobre. Pas de cuir, une édition courante. Elle parlait avec calme et avec une touche d'amusement. Elle semblait marcher sur des œufs. Depuis quelques temps, P. multipliait les moments d'absence, de décrochage. Des conversations qui s'interrompaient par surprise. Des siestes. C'était nouveau : jamais auparavant il ne faisait de sieste l'après-midi avant le retour au travail. Maintenant, c'était de plus en plus fréquent. Il en revenait les yeux fripés, le dos rond et il avait besoin d'un bon quart d'heure pour parler, bouger, quitter une pièce pour une autre. Ce changement était apparu il y a 7 à 8 semaines et puis, cet écrivain, ce monsieur M., était arrivé dans le tableau, un peu comme s'il avait été à l'affut de quelque chose. Cathy y voyait une trouble coïncidence.] Oui, je le connais. Il faisait partie du petit monde qui tournait autour du groupe au début des années 80. Il est un peu plus jeune que moi. Je crois qu'il était proche de la fille de Schinn, le batteur. Pas sûr. En tous cas, il ne passait pas inaperçu. Tu verras : il est très grand, il est resté filiforme, avec les oreilles disproportionnées et je me souviens qu'il était végétarien ce qui était rarissime à l'époque. On pouvait se demander ce qu'il faisait avec nous. Ça ne collait pas. Il gardait toujours une certaine distance. Ce type nous intriguait en fait. Il faisait des apparitions de manière irrégulière, sans jamais dire grand chose. Ah, si ! Je me rappelle qu'un soir, il s'était lancé dans une lecture de quelques textes qu'il avait écrits. Cela le taraudait déjà visiblement. Bon, ce soir là, tout le monde était un peu dans les vapes, moi y compris qui, pourtant, ne touchait que très rarement au chichon. Mais comme ses textes, si je me souviens bien, étaient plutôt du genre ésotérique, fantastique, un peu barré, cela ne dénotait pas avec l'ambiance générale du moment, au contraire. ... Non, je ne l'avais pas revu depuis... plus de trente ans. Je n'ai pas reconnu sa voix au téléphone quand il m'a appelé, il y a 3 jours et j'ai eu du mal à me souvenir de lui pendant quelques minutes. Par contre, tout à l'heure, au parc, je l'ai reconnu tout de suite. Son visage a vieilli bien sûr mais son allure est restée la mienne. Il m'est apparu comme le Génie est apparu au Prince : "De sa physionomie et de son maintien ressortait, etc." Bon, la comparaison s'arrête là. On n'est pas dans un conte à la Rinbo. Faut pas pousser. [Juste à ce moment-là (comme dans un conte à la Rinbo), le téléphone sonne, évidemment. Les signes s'agitent quand les paroles provoquent le réel. Ils veulent forcer la magie à prendre la main contre le rationnel.] C'est lui! J'en suis sûr! Décroche ! ... Non, M., tu me déranges pas. C'est un peu tard pour ressortir. Cela fait bien longtemps que j'ai pris l'habitude de me coucher avec les poules. Tu es où? Oui, je sais où c'est. OK, ce n'est pas trop loin. J'arrive. A tout de suite.

Date de création

24 mars 2026