Détails du récit

Titre

Dialogue 005

Corps

[ Une nuit tiède, sans pluie, sans trop de circulation. C'est presque calme dans ce quartier Porte de Versailles. P. a du marcher une dizaine de minutes et il y a pris un vrai plaisir. Pourquoi ne prenait il plus le temps de faire ce genre de balade? Peut-être un signe parmi d'autres d'un certain relâchement, une fatigue qui s'installe peu à peu. Mais cette petite marche semblait dire : le monde n'est peut-être pas si désespérant. La chute n'est peut-être pas si flagrante et, finalement, l'air reste respirable. P. eut donc le temps de s'étonner de ces quelques sensations contre-intuitives pendant ce court trajet. Il arriva apaisé au rendez-vous et entra dans le restaurant qui n'avait pas fini le dernier service. M. était au fond de la salle. Il avait fini de manger, buvait son café. La table avait été débarrassée, proprement désenmiettée. P. s'asseyait en serrant la main de l'écrivain pour la deuxième fois de la journée.] Ah, tu vas enregistrer? Les choses sérieuses commencent et, visiblement, tu n'as pas pris en compte ce que je t'ai dit cet après-midi. Tu insistes, tu t'obstines, tu n'as pas peur du risque d'anéantissement mutuel! ... Ok, alors ta première question, c'est ça? Tu veux commencer par la fin? Comme tu voudras : j'ai quitté le groupe de manière tarabiscotée. On venait de terminer un concert, la première partie de Bijou, dans une espèce de MJC en grande banlieue, je ne sais plus exactement où. Cela s'était plus bien passé. Le public nous avait laissé jouer jusqu'au bout de nos trois quarts d'heure. Ce n'était pas un triomphe mais notre musique dégageait quelque chose d'un peu solide, de sérieux. Bref, on était plutôt content. On va s'affaler sur les canapés défoncés des "loges". On boit un coup, on range les instruments dans leur caisse. Un type entre dans la pièce et Thierry va directement l'accueillir, sans une hésitation. Moi, je ne le connais pas. Je n'y fais pas particulièrement attention. Schinn me parle d'une intro que l'on a plantée. Il me demande si l'enchaînement de certains morceaux n'est pas à revoir. Il aime débriefer tout de suite après avoir joué. C'est un anxieux, il a besoin de valider ou d'invalider ses sensations. De mon côté, c'est plutôt l'inverse, le genre 'c'est fait, c'est fait', on verra plus tard s'il y a des leçons à tirer. Je réponds à Schinn, je reste dans le vague mais comme il parle surtout à lui-même, cela lui convient et me ressert un grand verre de flotte tiède. Thierry et son invité s'approchent de nous. Il me présente à lui et je remarque qu'il ne fait pas la même chose avec Schinn. Je me rends compte que Schinn et l'invité mystère se connaissent déjà. Comme ils ne se serrent pas la main, j'imagine qu'ils se sont déjà croisés plus tôt dans la soirée. Alors qui c'est, ce type ? Il est un peu plus vieux que nous, un peu mieux habillé. Il sent un mélange de tabac et d'herbe, un peu l'alcool aussi mais il n'est pas bancal. Il est calme, un peu rieur. Thierry finit par cracher le morceau : ce type est notre nouvel agent ! Il est de DreamRecords et nous a trouvé vraiment formidable ce soir ! Comment ça : notre nouvel agent!? Qu'est ce que c'est que cette histoire? Première nouvelle? Schinn, tu étais au courant? Oui !? Thierry rame pour m'expliquer pourquoi j'ai été tenu à l'écart du deal, qu'il fallait faire vite, que, je cite : en ce moment, c'est difficile de parler du groupe avec moi, ceci cela... Et c'est l'invité, mon nouvel agent, qui finit par venir à son secours en disant que c'était aussi de sa faute, qu'il n'avait pas été très dispo ces derniers jours mais qu'il voulait se rattraper, bla-bla et re-bla-bla-bla. Bon, il y a un certain malaise qui s'installe mais, heureusement, personne n'a (encore) bu, personne n'a (encore) fumé, en tous cas, pas trop donc il y a comme une volonté commune et raisonnable de ne pas envenimer le choses. Ce qui me vient spontanément, c'est de demander à ce que l'on se parle entre nous, je veux dire, entre membres du groupe. J'appelle Pascal et je constate que, comme Schinn, il est au courant de la situation. Je me sens d'un coup totalement isolé dans cette affaire. Je fais ma proposition de discussion mais visiblement cela ne rencontre pas l'enthousiasme général. Le malaise gagne un ou deux points, Thierry reprend la parole et tente de noyer le poisson : ce n'est pas le bon moment, il faut que l'on vide les lieux pour laisser la place à Bijou, l'organisateur nous l'a expressément demander, ce sera mieux de reparler de tout ça à tête reposée, etc. Donc, au final, pas d'explication entre quatre yeux. On ne crèvera pas l'abcès ici et maintenant. OK. Mais très bizarrement, je me rends compte que ma réaction est étrange : je ne suis pas du tout en colère. Cela me surprend moi-même. J'ai même l'impression de surjouer le mécontentement. Je devrais me sentir vexé un minimum. Quelque chose d'important pour le groupe a été orchestré dans mon dos. Je suis mis devant le fait accompli. Qu'est ce que cela veut dire? Je devrais être intérieurement en ébullition, piqué au vif. Je suis du genre timide-vaniteux. Je le sais. Mais, au contraire, j'ai presque le sentiment de me forcer dans l'attitude du gars qui aurait été trahi ou, a minima, qui aurait été pris pour un con. Bon, il ne restait plus qu'à quitter les lieux. Pascal propose à tous (il y a bien 6 ou 7 personnes, proches du groupe, présents avec nous) de se retrouver dans un café qui ferme tard et où nous avons nos habitudes après chaque concert. Je ne dis rien. Je prends ma guitare, mon flight case, mon écharpe; je mets le tout dans la R5 et je rentre chez moi directement.

Date de création

26 mars 2026